Le digital : la solution au défi de l’accès à l’énergie dans les pays en développement ?

30/05/2017 - Collège des Bernardins (20 rue de Poissy - 75005 Paris)

Dans le domaine de l'énergie, partout dans le monde, les innovations numériques foisonnent. Ces innovations pourraient permettre d’accélérer le processus d’électrification des pays en développement, qui souffrent d'un déficit majeur d'accès à l'énergie.

Quelles sont les conditions pour réussir ce saut technologique dans les pays en développement? Comment le numérique peut-il optimiser les systèmes d'alimentation existants (efficacité énergétique, économies, qualité de service…) et servir de levier pour le déploiement des énergies renouvelables ? Quelles stratégies d’alliance entre les grands acteurs de l’énergie expérimentés et les start up innovantes ? Quels nouveaux modèles économiques émergent ? Comment l’innovation observée dans ces territoires pourra-t-elle bénéficier aux pays développés ?

Débat avec :

Stéphan-Eloïse Gras, co-fondatrice et CEO d’Africa 4 Tech, une plateforme internationale dédiée aux innovations digitales en Afrique. Anciennement coordinatrice de la coopération numérique et prospective à l'Institut Français du Ministère des Affaires Etrangères, elle a développé de 2011 à 2014 «Digital Africa», un cycle de conférences pour les industries numériques en Afrique Subsaharienne. Chercheuse en postdoctorat à la Chaire Humanisme Numérique (Humanum) de Sorbonne-Universités à Paris, elle est également fondatrice et CEO de L'Oreille, un laboratoire mondial d’open innovation qui soutient les start-ups, les grandes entreprises et les institutions  dans la réalisation de projets internationaux d'innovation numérique et de R&D. 

Karim El Alami, co-fondateur et CEO de e-Lum, une entreprise de logiciels de service, la première plateforme d'intelligence artificielle de gestion de micro-réseaux électriques locaux pour les acteurs industriels & commerciaux.Diplômé de l'Ecole Polytechnique et de UC Berkeley en Californie, Karim El Alami a, au cours de son année à Berkeley, travaillé en partenariat avec un laboratoire de recherche eCal sur l'optimisation des systèmes énergétiques en Californie. L'expérience acquise en Californie et le témoignage d'industriels au Maroc lui a donné l'envie de développer des solutions de gestion intelligente en énergie pour les pays émergents.

Gilles Vermot-Desroches, directeur du développement durable de Schneider Electric. Après une première expérience comme dirigeant d’ONG puis au sein d’un cabinet ministériel, Gilles Vermot Desroches rejoint Schneider Electric en 1998 pour créer et développer la Fondation Schneider Electric, sous l’égide de la Fondation de France et 
prend ensuite la responsabilité de la direction du développement durable. Cette nouvelle direction comprend, en plus de la Fondation, l’impulsion et le déploiement des politiques de responsabilité environnementale, éthique et sociétale de Schneider Electric. Il est également en charge de l’entité « accès à l’électricité ».

Modérateur

Laurent Morel, directeur dans les activités conseil de PwC. Il intervient auprès de clients du secteur de l'énergie et des utilities en France et en Afrique Francophone sur des problématiques de transformation et de régulation. Il est ingénieur civil des mines et expert-comptable.

En partenariat avec le projet Lab Laboo de Convergences

Retrouvez nos intervenants sur le plateau de RFI pour l'émission 7 millards de voisins ici

 

L'essentiel du débat par les experts

Données chiffrées

  • 17 % de la population mondiale n’a pas accès à l’énergie avec une concentration dans certains pays : en Inde, 1/5e de la population n’a pas accès à l’énergie en Inde et 1/3 en Afrique. (source IAE).
  • Le développement des investissements en matière d’efficacité énergétique devrait passer de 270 milliards de dollars en 2014 à 400 milliards de dollars en 2030 (source IAE).
  • Le développement du téléphone mobile est trois fois plus rapide en Afrique que dans le reste du monde.
  • Les Africains payent aujourd'hui en moyenne cinq fois plus cher l’accès à l’énergie en dépit de ressources suffisantes.
  • D’après de nombreuses études sur l’accès à l’énergie, le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’électricité en Afrique dans les 30 ans à venir restera quasiment stable, c'est-à-dire entre 600 et 800 millions. Cette stabilité suppose un immense effort d’électrification.
     

L’innovation digitale et l’accès à l’énergie

  • L’une des particularités du digital est de faire communiquer et réfléchir des filières entre elles qui, jusqu’à présent, restaient très verticales. Si les acteurs de ces filières (eau, énergie, …) ne proposent pas des solutions plus cohérentes entre l’ensemble de leurs sujets, ils seront probablement dépassés par de nouveaux acteurs qui, eux, construiront de nouvelles cohérences par le biais du digital.
  • Nous assistons à une réalité technologique mondiale en matière digitale, à une réduction des prix inédite dans l’industrie et à un environnement politique tout à fait nouveau.
  • Le digital dans le domaine de l’énergie est le dénominateur de trois éléments qui constituent les outils de l’efficacité : la télécommunication, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.
  • Le digital permet de consommer autrement, d’être plus agile et d’avoir une énergie productive. L’innovation liée au mobile, en particulier dans l’accès à l’énergie, est qu’il s’agit d’innovations agiles qui nous permettent de se servir d’une même technologie pour la déployer sur différents environnements.
  • Le « saut technologique africain », le leapfrog ou « saut de grenouille », c'est-à-dire le fait de sauter des étapes dans le développement d’infrastructures permettant d’avoir accès à l’énergie, mais également à l’éducation, à la santé et autres caractéristiques du développement, a démarré en 2007 autour de la bancarisation, avec M-PESA,  la première donnée mobile lancée par un opérateur téléphonique (Safaricom). M-PESA est la plus grande révolution et innovation de rupture et d’usage que l’Afrique a connue ces dix dernières années.
  • La question du mobile  oblige à revisiter toute la notion infrastructurelle, c'est-à-dire à la fois les coûts et l’adéquation entre la demande et la production ou «l’intermittence ».
  • Dans les pays du Nord, l’innovation est associée à la recherche et développement, aux coûts d’investissements, à la formation et aux pôles de recherche. L’innovation, telle qu’elle peut se développer en Afrique, est plus frugale.
  • M-KOPA, un kit qui permet l’achat d’un petit panneau solaire afin de couvrir une consommation domestique, est un des modèles qui ont révolutionné l’accès à l’énergie, en particulier en Afrique.
  • L’innovation africaine nous oblige à penser les modèles économiques en étant moins centrés sur les individus et davantage sur les communautés et les collectivités. L’innovation africaine est plus collective et collaborative, ou, en tout cas, dirigée vers des boucles courtes, d’économie circulaire.
  • L’Afrique est le continent où l’on inventera, avec le digital, l’économie de la fonctionnalité, ce que nous peinons à inventer dans nos pays, organisés autour de l’économie de la propriété. Les africains, pour une grande part, possèdent peu et ne peuvent donc qu'être dans l’économie de la fonctionnalité.
  • Le digital suppose d’être capable d’industrialiser le personnalisable, ce qui ouvre le champ des possibles, notamment dans les pays émergents.Il réside dans le fait qu’il permet le passage à l’échelle.

Optimisation et efficacité énergétique

  • Une révolution est en œuvre dans le domaine de l’énergie qui nous fait passer d’un mode centralisé à un mode décentralisé.
  • Les progrès en algorithmique et en intelligence artificielle nous permettent de contenir et de prédire, à l’instar de la météorologie, la production et la consommation photovoltaïque. Cela change notre réflexion sur le sujet mais aussi sur les matériels électriques existants auparavant.
  • Le digital  apporte ce changement fondamental de l’optimisation et du réglage car il est possible d’anticiper à la fois la consommation et la production grâce à une plus grande visibilité et une plus forte traçabilité.
     

Reverse innovation

  • Les innovations d’usage et le déploiement d’une infrastructure mobile peuvent représenter un intérêt dans certaines régions, ailleurs qu’en Afrique. En matière de reverse innovation, la monnaie mobile et la bancarisation ont été créées pour pallier une absence de bancarisation. Des opérateurs comme Orange lancent aujourd’hui Orange Money en France après l’avoir implanté en Afrique.
  • Ces formes de flux d’innovation et d’inversion ne pensent plus désormais l’innovation dans les laboratoires fermés de recherche et développement au Nord, mais bien plutôt en s’inspirant de pratiques d’innovation et de nécessité.
  • Les pays en développement sont capables de sauter des générations et donc de ne pas mettre en place des solutions vieilles de 30 à 40 ans, comme en Europe et aux États-Unis. Cela a été réalisé avec des technologies disponibles qui ont permis d’apporter des services pour les pays développés, mais pour lesquels des solutions locales et renouvelables deviennent aujourd’hui tout à fait intéressantes
     

Formation, digital et accès à l’énergie

  • L’enjeu de la formation est fondamental dans le continent africain où 65 % de la population a moins de 25 ans. Il est nécessaire de créer de l’emploi pour occuper toutes ces générations qui arrivent sur le marché de l’emploi.
  • L’accès aux compétences s’opère aujourd’hui par le biais d’Internet et des technologies mobiles. C’est précisément sur ce point que réside l’un des enjeux pour la formation en Afrique et dans les pays émergents, mais également, dans une moindre mesure, dans la réponse au challenge de la création d’emploi et de la pression démographique.
  • le défi est immense car il faut proposer des solutions adaptées, distribuées, et des corpus de formation adaptés aux réalités locales.
     

Vision des experts à 20 ans de l’accès à l’énergie et du rôle du digital 

  • Les énergéticiens deviendront-ils, d’ici 20 ans, des plateformes de contenu et qu’ils construiront des écoles et des formations dédiées à l’entrepreneuriat inclusif, social et technologique ?
  • La notion d’autonomisation de certaines communautés off-grid sera, dans le milieu rural, très forte et bénéficiera de modèles économiques et de gouvernance particuliers.
  • Dans 20 ans, rien de ce que nous faisons aujourd'hui, ne se fera. Mais il faut, pour avancer, nous investir totalement dans ce que nous faisons aujourd'hui. Si personne n’avait acheté de téléphone portable de 1998 à 1999, l’iPhone 6 d’aujourd'hui n’aurait jamais existé.
  • Le digital est un outil de dialogue : dialogue entre particuliers mais également dialogue entre l’offre et la demande sur l’énergie pour la rendre variable et l’utiliser quand il le faut, dialogue entre différentes solutions. Autour des trois D, toutes les technologies mises sur le marché sont digitales, décentralisées et décarbonnées.
  • Partout dans le monde se manifeste une volonté très forte de chaque consommateur de devenir lui-même un peu producteur et donc d’établir une relation très différente avec celui qui lui apporte de l’énergie et à qui il en apporte également.
  • Acheter au plus près de soi sera également vrai pour l’énergie : nous passerons de grands systèmes ressemblants à des pastèques au même volume d’énergie, mais produit par de petites myrtilles, le plus près possible.
  • Nous aurons le réflexe d’inclure dans le mix énergétique les énergies renouvelables. Les groupes électrogènes ou générateurs diesel seront progressivement remplacés, compensées ou feront partie d’un mix global. D’ici 20 ans, nous réfléchirons à construire de grandes centrales, que ce soit dans les énergies renouvelables, au niveau de l’éolienne, de la biologique-masse ou du solaire. Les prix actuellement compétitifs le seront plus encore dans 20 ans ce qui amènera à une véritable révolution dans ce domaine.
  • Ceux qui feront progresser l’accès à l’énergie en Afrique ne seront pas les énergéticiens, mais l’ensemble des autres acteurs : les agriculteurs, les hôteliers, etc
  • Dans 20 ans, l’énergie électrique solaire sera transformée en hydrogène pour être la seule énergie de la planète !
     

Financement

  • L’un des problèmes fondamentaux, notamment dans les pays émergents, est celui de financer les énergies renouvelables.
  • Le principal problème dans l’achat des énergies renouvelables est que l’essentiel de l’investissement est avant tout destiné à la mise en place de la solution. Il faut, en amont, payer 5 à 7 ans de factures électriques, ce qui est très compliqué à financer, notamment dans ces pays où les taux d’intérêt sont très élevés.
  • Une partie de la population n’est pas touchée par les programmes d’électrification décentralisée, qu’il s’agisse de l’urbain ou du rural. La logique « marché », les évince faute de pouvoir d’achat, même pour le système du « Pay as You Go ». Les logiques de financement des bailleurs de fonds sont « outbased », c'est-à-dire reposent sur des résultats quantitatifs, le décaissement et la rapidité.
  • Nous voyons émerger les ESCO Energy Service Company, des acteurs tiers qui se positionnent, notamment dans ces secteurs, et qui était auparavant dans l’utility-scale. Il s’occupait auparavant de grandes centrales de 20 à 30 Mégawatts et s’intéresse, aujourd’hui, de plus en plus aux minigrids et microgrids du fait d’une nouvelle logique financière et de retours sur investissement intéressants pour certains projets
  • L’argent existe. Le problème est de savoir comment la débloquer et la façon de passer à des mécanismes qui pourront le mettre sur le marché. La question n’est pas tant celle de l’argent que d’une révolution dans les outils financiers

Gouvernance

  • La question de la gouvernance permet de répondre à des questions telles que le financement,  la souveraineté nationale et des frontières, la formation et l’éducation à ces futurs métiers dont nous ne parvenons pas bien encore à cerner tout à fait les contours.
  • Les pays qui arriveront, d’un point de vue politique, à répondre à l’ensemble des enjeux ne pourront pas faire l’économie d’une digitalisation et d’une numérisation à très grande échelle de leur administration et de leur mode de fonctionnement ainsi que d’une acceptation de la façon dont le numérique vient transformer la gouvernance.
  • Le sujet principal des technologies aujourd'hui est celui de la gouvernance, des modèles sociétaux et de l’impact social des technologies. Nous n’en pas encore mesuré l’envergure
  • En effet, à l’heure où une réflexion est menée en France sur le remplacement et le démantèlement des centrales nucléaires, il convient de se demander ce qui se passera quand elles seront supprimées. Aura-t-on davantage recours aux énergies renouvelables ?
Énergie
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  • Accès énergie et digital
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Vidéos de l'évènement

Les intervenants de la matinale du 30/05/2017
Interview de Caroline Frontigny, Cofounder d'upOwa
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