Journée Mondiale des Réfugiés : le système D pour répondre aux besoins essentiels des réfugiés

20/06/2018

Tribune de : Tatiana Thiemegéographe à University College London et membre de (Re)sources.

 

Ce mercredi 20 juin, une centaine de pays se joindront aux Nations Unies pour marquer la Journée Mondiale des Réfugiés. D’après le UNHCR, il y a aujourd’hui 65,3 millions de personnes déplacées, dont 21 millions de réfugiés, qui fuient leur pays. La guerre civile en Syrie (déplacement de 45% de la population syrienne) ajoutée aux autres conflits du Moyen Orient et de l’Afrique ont engendré ce que d’aucuns considèrent comme la pire crise humanitaire depuis la 2ème guerre mondiale. Alors que 86% des réfugiés de par le monde sont accueillis par des pays en voie de développement tels que la Jordanie, La Turquie, le Liban et le Kenya, plus de 1,5 million d’entre eux ont tenté d’atteindre l’Europe par tous les moyens possibles depuis 2015. La ‘crise’ des réfugiés a provoqué des discussions conflictuelles en Europe sur qui ‘mérite’ plus qu’un autre une terre d’asile. Les réfugiés attendent des mois - parfois des années - dans des campements d’urgence (cf la « jungle de Calais ») ou croupissent interminablement dans des centres de détention ; et de plus en plus le théâtre de ces enjeux est un environnement urbain.

 

Comme le souligne Julien Damon dans son ouvrage « Un monde de bidonville » (2016), on assiste dans les villes européennes au retour d’un urbanisme informel marqué par la précarité et la débrouille. La notion du « droit à la ville », conceptualisé il y a 50 ans par Henri Lefebvre, soulève des questions pressantes sur la capacité de la ville à accueillir ces réfugiés et à leur fournir des services essentiels. Certains coins de la ville sont occupés et remodelés par ceux en attente d’un toit, de services de base, et plus illusoirement d’un travail. On assiste donc à l’installation d’infrastructures éphémères dans les moindres interstices de la ville - dans les parcs, sous les ponts, sur les rails désaffectés – où les réfugiés s’ajoutent aux Roms et aux sans-abris.

 

A Paris, la fermeture récente du Centre de Premier Accueil, Porte de la Chapelle, et les multiples évacuations qui ont eu lieu depuis 2015, soulèvent de sérieux débats sur le rôle des pouvoirs publics et leurs capacités d’accueillir ces migrants. Alors que des milliers de personnes dorment aujourd’hui dans les rues de Paris, une myriade d’infrastructures sociales composées de petites associations, de riverains et de collectifs en tout genre - se mobilise pour pallier le manque de services de base. En l’absence d’organisation formelle, un réseau humanitaire fragmenté, mais agile et dynamique, s’est organisé en continu selon une logique de système D : Les maraudes de nuits qui prennent en charge les réfugiés les plus vulnérables sont relayés par des îlots de distribution pourvoyant aux besoins du jour.

 

Dans les pays du Sud, les adaptations et autres innovations frugales ou hors réseaux, souvent développées par nécessité dans les bidonvilles, font partie de l’urbanisme du 21eme siècle en raison de la réelle difficulté des pouvoirs publics à prendre en charge les services essentiels pour tous. La réalité du terrain inspire les innovations hors réseau ; les « éco-toilettes », les petites lampes solaires, les pompes à l’eau modulaires, illustrent ces tendances vers des micro-infrastructures plus décentralisées. Ce sont des exemples dont pourraient s’inspirer les villes du Nord pour s’adapter aux besoins croissants et imprévisibles de leurs résidents « hors réseaux ».

 

Alors que l’héroïsme de « spider man » (qui a sauvé l’enfant tombant d’un balcon) occupe toutes les conversations, (faut-il risquer sa vie pour obtenir le droit de rester dans un pays?), la Journée Mondiale des Réfugiés est aussi l’occasion de prendre conscience des efforts collectifs et anonymes pour la survie quotidienne de tous dans la ville. Le rôle des petites associations est crucial, mais insuffisant à long-terme : en agissant sans l’aide des pouvoirs publics, elles risquent de devenir palliatives. Mais d’un autre côté, si les pouvoirs publics ne prennent pas la mesure de l’enjeu et ne s’inspirent pas des solutions du terrain, les aides humanitaires risquent de persister dans la fragmentation et le manque de coordination à long-terme.

 

Auteur : Tatiana Thieme

Membre de (Re)sources, et géographe à University College London travaille en ce moment sur le projet de recherche“migrants temporaires ou nouveaux européans? Enjeux d’integration et réponses humanitaires entre les campements d’urgences et la ville,” en collaboration avec Eszter Kovacs et Kavita Ramakrishnan. Ce projet est financé par la British Academy, et se concentre sur les villes de Paris, Berlin, Budapest et Athens.

 

 

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  • © Canal st Denis, février 2018 : photo de Toby Smith
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