Serge Lepeltier: gérer l’eau, c’est rechercher des compromis, au besoin arbitrer

20/01/2016 - Paris

D’une pratique individuelle et collective irrationnelle….

L’eau est au cœur de l’environnement, aussi bien physique que social. Elle conditionne l’existence de toutes les espèces vivantes, de la flore, de la faune et de l’homme lui-même.

La plupart des activités économiques, sociales, culturelles, voire religieuses, utilisent l’eau en quantité et qualité variées. Lorsque les ressources hydriques superficielles ou souterraines, sont suffisantes, les besoins peuvent être aisément satisfaits. Si tel n’est pas le cas, l’eau qui, par nature, est le siège d’inévitables conflits, petits ou grands, devient l’enjeu d’une compétition exacerbée par la pénurie, compétition d’autant plus sévère qu’elle peut être vitale, quelles que soient les frontières. Car l’eau est une ressource naturelle dont la répartition, dans l’espace comme dans le temps, est de plus en plus aléatoire et capricieuse, notamment sous l’effet du dérèglement climatique. Elle peut provoquer, de façon périodique ou aléatoire, au même endroit, de terribles sècheresses ou bien des inondations parfois dévastatrices mais souvent fertilisantes ! Qu’elle soit d’origine atmosphérique, souterraine ou superficielle, l’eau ne tient jamais aucun compte des limites territoriales, administratives ou politiques, décidées par l’homme.

La nature lui a donné son cadre de référence propre, spécifique et incontournable qui est le « bassin hydrographique » : tout fleuve, toute rivière, quelle qu’en soit la taille, possède le sien. Et nombreux sont les bassins hydrographiques qui intéressent le territoire de plus d’un Etat, sur tous les continents.

 

…à la co-production de l’expertise et des savoirs

La gestion de l’eau implique un très grand nombre d’acteurs publics et privés, en charge d’intérêts, territoriaux ou sectoriels, différents, légitimes, mais souvent contradictoires, toujours interdépendants, qu’il convient de concilier. Cette solidarité appelle de la part de tous une coopération multiforme, technique, financière et, bien entendu, institutionnelle qui, dans chaque pays, prend des formes originales en fonction de son contexte géographique et historique, comme de sa culture et ses traditions.

Pour concilier les intérêts divergents des usagers, il faut imposer des contraintes aux uns et faire accepter à d’autres certains inconvénients résultant de l’activité des premiers ; il faut aussi agir sur la localisation des activités pour prévenir ou limiter les incompatibilités ; enfin il faut parfois modifier artificiellement le régime, le mode d’écoulement et la qualité des eaux dans le milieu naturel.

Gérer l’eau, c’est donc rechercher des compromis, au besoin arbitrer ; c’est aussi réaliser des aménagements hydrauliques plus ou moins importants, en vue d’accroître le volume ou la qualité des ressources en eau, ou à l’inverse de restaurer la continuité des cours d’eau à l’hydromorphologie altérée par des ouvrages.

Mais le problème de l’eau n’est pas seulement d’ordre scientifique, économique et social, il est aussi d’essence politique au meilleur sens du terme : il est en effet impossible de donner un prix à la santé publique, au maintien de certains équilibres écologiques fondamentaux, ni à la qualité de la vie.

Seules des décisions de nature politique peuvent permettre de prendre en compte ces diverses préoccupations : débits minimum à maintenir dans les cours d’eau, qualité des eaux de rivière ou des eaux littorales, … .

Les problèmes posés par la gestion de l’eau étant nombreux, complexes et interdépendants, ils doivent être abordés par les deux bouts, à la fois du haut vers le bas selon le principe de hiérarchie, mais aussi du bas vers le haut selon le principe de subsidiarité.

Si les orientations d’ordre général doivent être prises à l’échelon national, il existe des unités géographiques spécifiques dont les relations avec les unités voisines sont relativement limitées en matière d’eau : ce sont les bassins hydrographiques, les sous-bassins ou les groupements de bassins au niveau desquels il est préférable de fixer les options relatives aux eaux considérées. Encore faut-il que ces options soient cohérentes entres elles ; ce qui exige une concertation entre les autorités politiques locales qui peut être institutionnalisée au sein d’organismes de bassin.

D’utiles enseignements peuvent être tirés de l’expérience acquise, en s’attachant toutefois à toujours interpréter celle-ci dans son contexte. La pratique à travers le monde montre en effet clairement que pour être efficace, la gestion de l’eau doit mettre en œuvre des moyens d’action complémentaires adaptés à la nature très diversifiée des problèmes rencontrés :

  • des moyens scientifiques, techniques et technologiques, notamment pour ce qui concerne la métrologie,
  • des moyens juridiques, administratifs et institutionnels qui doivent être soigneusement adaptés aux problèmes à résoudre et aux conditions sociales et culturelles du pays, dont en particulier la capacité d’application effective,
  • des moyens économiques et financiers : il importe de payer le service de l’eau à son juste prix qui doit couvrir : d’abord, les dépenses d’investissement de renouvellement des installations, puis les frais d’exploitation, de maintenance et d’entretien desdites installations, enfin les coûts externes, faisant payer, au moins en partie, le poids financier des conséquences entrainées par les différents usages de l’eau. 

Aucune de ces trois catégories de moyens n’est à elle seule suffisante. Toutefois leur conjugaison judicieusement équilibrée par les responsables politiques concernés permet d’atteindre des résultats équilibrés, efficaces et durables.

Face au défi du changement climatique et à la difficulté de dialogue et de compréhension entre scientifiques et décideurs politiques qui peinent à prendre en compte les incertitudes et le long terme, en étant holistique, inclusif et résilient, il importe de promouvoir et de développer davantage les synergies entre ces acteurs essentiels, pour le plus grand bien de la gestion de l’eau et de l’environnement d’aujourd’hui et de demain, au profit des générations actuelles et à venir !

 

Serge Lepeltier

Ancien Ministre de l’Ecologie et du Développement Durable, Président de l’Académie de l’Eau.

Eau
Eau
Assainissement
Assainissement
Changement climatique
Changement climatique
  • Serge Lepeltier, ancien Ministre de l'Ecologie et du Développement durable
Serge Lepeltier: gérer l’eau, c’est rechercher des compromis, au besoin arbitrer