INFORMEL 2.0 : COMMENT LE DIGITAL RÉINVENTE LE RECYCLAGE DES DÉCHETS

Mathilde Martin-Moreau, consultante pour le cabinet Azao (cabinet spécialisé dans les stratégies d’accessibilité au marché « Bottom of the Pyramid » )

David Menascé, directeur général du cabinet Azao, enseignant dans le cadre de la Chaire « Social Business / Entreprise et Pauvreté » d’HEC et membre de (Re)sources

I Got Garbage à Bangalore, Kabadiwalla Connect à Chennai, The Plastic Bank à Haïti ou encore New Hope Tech au Brésil : on assiste depuis quelques mois à une multiplication des starts-ups dans le domaine des déchets. Pas moins de 90 nouvelles entreprises ont par exemple été créées dans le secteur en Inde.

Ces start-ups visent toutes à répondre à l’équation complexe de la gestion des déchets dans les villes émergentes : comment en effet résoudre les problèmes de coordination liés à l’absence ou à l’insuffisance d’investissements publics dans ce secteur ? La trop fameuse « tragédie des communs » s’applique parfaitement à la gestion des déchets dans la plupart des villes en très forte croissance des pays émergents et l’absence d’acteur public a donné lieu à la multiplication d’acteurs informels qui collectent et recyclent les déchets. UN Habitat estime qu’entre 50% et 100% des déchets solides de la plupart des pays en développement passent entre les mains de collecteurs de déchets informels. Au Brésil, un des rares pays à tenir une statistique officielle sur le sujet, on considère qu’ils sont responsables de près de 90% du recyclage de l’aluminium et de 80% de celui du carton.

Informel ne signifie pas irrationnel et de nombreuses études ont montré la logique des acteurs informels*. Mais informel signifie le plus souvent sous-optimisé car les coûts de coordination restent très élevés. C’est cette faille de marché que ces nouvelles entreprises issues du digital cherchent à combler. Il s’agit en effet de mieux interfacer l’offre et la demande en créant une plateforme permettant aux producteurs de déchets (particuliers ou entreprises) d’identifier les collecteurs à proximité et aux collecteurs d’organiser leurs trajets de manière plus optimale en rassemblant le maximum de clients dans une même zone.

Ces plateformes illustrent à ce titre les nouvelles opportunités qu’ouvre le digital dans la gestion des services publics dans les villes émergentes. Ces nouveaux modèles ne cherchent en effet pas à utiliser le digital pour créer de nouveaux usages mais au contraire à en faire un levier pour optimiser des pratiques et des systèmes existants que les populations ont contribué à façonner, dans une logique d’auto-organisation. Elles permettent de s’inscrire judicieusement dans des pratiques informelles sans réinventer des services à partir d’une page blanche.

Il ne faudrait pas succomber à la technophilie béate. Il reste extrêmement difficile de faire vivre un modèle économique pérenne, sans implication de la puissance publique. Bien que prometteuses et innovantes, ces nouvelles plateformes restent aujourd’hui des initiatives de petite taille qui risquent de ne jamais avoir l’envergure nécessaire pour faire face aux défis que posent la gestion des déchets en milieu urbain. Le passage à l’échelle est un enjeu crucial et l’implication du secteur public dans le cadre des services essentiels reste à cet égard sans doute indispensable. Mais ces plateformes peuvent constituer une opportunité de repenser les services publics en s’appuyant sur les pratiques collaboratives des acteurs informels. C’est sans doute leur réel intérêt. Ces plateformes peuvent en effet permettre d’intégrer les acteurs informels aux politiques publiques. Les recycleurs et waste pickers informels peuvent ainsi devenir les contributeurs reconnus d’un service public « collaboratif ». Le mouvement est d’ailleurs en marche. En Inde, le gouvernement de l’Etat de Telangana a noué un partenariat avec la plateforme Banyan Nation pour monter un projet de « zero-waste platform ». C’est dans cette nouvelle articulation entre acteurs publics, privés, et informels que le digital trouve toute sa pertinence, préfigurant ainsi ces nouveaux services publics 2.0 dans les villes émergentes**.


*Par exemple dans le secteur des transports, le projet Digital Matatus mené par le MIT avec les universités de Columbia et de Nairobi en 2014 a démontré, en réalisant grâce au crowdsourcing la première cartographique du réseau de mini-bus informels de Nairobi, que ces derniers étaient extrêmement bien organisés et structurés.

**Voir notamment sur le sujet la note d’Elisabeth Lulin, Services Publics « 2.0 », Institut de l’Entreprise, 2013 

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