Changements climatiques en Afrique : quelles conséquences au niveau sécuritaire ?

Le point de vue de Sofia Kabbej

Insécurité alimentaire et hydrique, déplacements de populations, compétition pour les terres, risques sanitaires : l’exposition du continent africain aux impacts des changements climatiques contribue à l’émergence de nombreux risques sécuritaires pour les populations.  En cause notamment, la part importante de l’agriculture et de la pêche dans les économies, secteurs particulièrement sensibles aux variations climatiques, ainsi que la relative faible capacité d’adaptation des pays. Le point avec Sofia Kabbej, chercheuse à l’IRIS au sein du Programme Climat, énergie, sécurité.

Comment se manifestent les changements climatiques sur le continent africain ? À quoi pouvons-nous nous attendre en 2030-2050 ?

On observe tout d’abord une augmentation de la température moyenne sur tout le continent (au même titre que dans le reste du monde). Certaines régions ont ainsi déjà dépassé les +1,5°C en comparaison à l’ère préindustrielle. D’après un scénario d’émissions pessimiste qui, pourtant, au regard des engagements pris par les États en matière d’atténuation, apparaît probable : la température moyenne en Afrique pourrait dépasser les +3.5°C dans certaines régions, et au minimum +2°C, d’ici 2050. Or, plus la température moyenne augmente, plus les autres impacts s’intensifient : en force et en fréquence.

 Figure 1 : Projection de température sur le continent selon un scénario d’émissions pessimiste (RCP 8.5)
Source : McKinsey Global Institute, « How will African farmers adjust to changing patterns of precipitation?« , May 2020, p.11.

C’est tout d’abord le cas des phénomènes de vagues de chaleur, qui touchent le continent tout entier, particulièrement la Corne de l’Afrique. Ces vagues de chaleur ont bien sûr des conséquences néfastes sur les populations, mais aussi la faune et la flore. Également en lien avec l’augmentation de la température moyenne, on constate une hausse importante des phénomènes de désertification qui, d’après la FAO, pourraient causer la perte de 2/3 des terres arables du continent d’ici 2030. La bande sahélienne est particulièrement concernée, mais également la côte Est ou encore le Sud et le Nord du continent.

Le dérèglement du système climatique provoque également des changements des régimes de précipitations, avec des disparités régionales importantes. La diminution des précipitations contribue aux phénomènes de sécheresse, qui frappent déjà fortement le Nord et le Sud du continent. Cette tendance continuera au cours de prochaines années : le pourcentage de la décennie passée en sécheresse en 2050 pourrait ainsi dépasser les 80% en Afrique du Nord, et au Sud du continent

Figure 2 : Évolutions attendues des phénomènes de sécheresse en Afrique selon un scénario d’émissions pessimiste (RCP 8.5)
Source : McKinsey Global Institute, « 
How will African farmers adjust to changing patterns of precipitation?« , May 2020, p.10.


À l’inverse, les changements des régimes de précipitation peuvent également causer une augmentation des précipitations, et souvent provoquer des inondations, qui sont parfois couplées à des glissements de terrain. L’Afrique de l’Est constitue une région particulièrement vulnérable, à la fois aux sécheresses et aux inondations qui se succèdent et fragilisent les systèmes naturels et sociaux.


Figure 3 : Nombre de personnes affectées par des inondations en Afrique de l’Est en 2020.
Source :
OCHA, ONU


Autre manifestation des changements climatiques sur le continent : la hausse du niveau des mers. Ici ce sont bien sûr les pays disposant d’un littoral qui sont touchés, et en Afrique on note une élévation particulièrement importante de la Mauritanie au golfe de Guinée. En outre, les populations situées au sein d’États insulaires, comme aux Seychelles, à Madagascar ou à l’île Maurice sont particulièrement menacées à mesure que leur territoire se trouve submergé par les eaux.  Le Sud-Ouest du continent est également touché, et on y observe une élévation de l’ordre de 5mm par an. Par ailleurs, l’augmentation des émissions de CO2, et de la quantité stockée par les océans, cause une acidification de l’eau qui impacte les organismes végétaux et animaux.

Enfin, comme l’a affirmé le dernier rapport du GIEC sorti en août 2021, les changements climatiques s’accompagnent d’une augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles d’origine climatique. En plus des inondations, on observe également une occurrence accrue des tempêtes et des cyclones. On pense ici particulièrement à la côte Est de l’Afrique, notamment en Mozambique, qui a été touché ces deux dernières années par des cyclones particulièrement violents, à des intervalles très proches.

Comment les impacts des changements climatiques se traduisent-ils en termes sécuritaires, notamment pour les populations ?

En Afrique, une grande partie de la population africaine est dépendante de l’agriculture et de la pêche pour subvenir à ses besoins (alimentation, revenus). Cette dépendance rend les populations particulièrement vulnérables aux variations climatiques, d’autant plus que la plupart des gouvernements peinent à mettre en œuvre des politiques d’adaptation. Ainsi, l’augmentation de la température et les changements des régimes de précipitations font d’ores et déjà pression sur les systèmes alimentaires et hydriques, causant des problèmes importants en termes d’accès aux ressources pour les populations. Alors que l’insécurité alimentaire constitue déjà un problème majeur pour de nombreux pays africains, les changements climatiques exacerbent ce phénomène de manière importante.

Les populations dépendantes de la pêche sont quant à elle impactées négativement par les phénomènes de migrations des poissons (liés à l’augmentation de la température des océans et aux modifications des courants océaniques), et les pressions exercées sur les ressources halieutiques dont les stocks diminuent drastiquement à mesure que la surpêche continue. La demande grandissante du marché du poisson, couplée à la diminution du potentiel de capture dans les zones économiques exclusives (ZEE) des pays africains a plusieurs conséquences sur la sécurité, comme des pratiques risquées pour les pêcheurs qui tendent à aller en haute mer avec des embarcations non adaptées. La sécurité régionale, voire internationale, peut également être impactée dans la mesure où l’on observe une augmentation des tensions entre pêcheurs pour accéder aux ressources halieutiques, qu’il s’agisse de flottes artisanales ou industrielles.

La tension autour de la raréfaction des ressources naturelles se fait également ressentir sur terre, autour de la compétition pour l’accès aux terres arables. Un exemple frappant est celui des tensions, voire des affrontements, qui opposent depuis plusieurs années les agriculteurs sédentaires et les éleveurs de bétail nomades dans le Sahel, particulièrement autour du lac Tchad et dans l’Ouest du Sahel. Ici, les impacts des changements climatiques perturbent les rythmes de transhumance, avec pour les éleveurs des distances plus longues à parcourir et des périodes plus longues à passer dans la région occupée par les agriculteurs sédentaires. Ce faisant, la concurrence pour les terres s’intensifie entre les agriculteurs et les éleveurs, car les deux en ont besoin : les uns pour cultiver, les autres pour permettre à leurs bêtes de se nourrir – et chacun pour se nourrir et gagner un revenu.

L’exemple des tensions entre fermiers et éleveurs au Sahel illustre également les possibles conséquences de phénomènes de déplacements de population. Pour autant, la compétition pour les terres n’est pas le seul facteur poussant des populations à adopter de nouveaux itinéraires. Ces déplacements peuvent également être causés par le manque de ressources en eau, en nourriture, voire en source de revenus (souvent lié aux pratiques agricoles ou de pêche). Bien sûr, les catastrophes naturelles, comme les inondations, les tempêtes ou les cyclones poussent directement les populations affectées sur les routes alors que leurs habitations sont détruites ou rendues inaccessibles. Ici, il est important de rappeler que la très large majorité des déplacés climatiques reste au sein de son pays, voire migre dans les pays voisins. Ainsi, les déplacés représentent un défi colossal pour le continent : les Nations unies estiment que 86 millions d’Africains pourraient être amenés à se déplacer au sein de leur pays d’ici 2050. Ce défi est majeur parce qu’il peut contribuer à exacerber les pressions déjà exercées sur les systèmes alimentaires, d’eau, d’assainissement des villes prisées. En outre, l’installation parfois sommaire des déplacés peut menacer leur sécurité sanitaire en favorisant la transmission de maladies, comme la malaria par exemple.

Quelles réponses sont mises en place pour répondre aux impacts sécuritaires des changements climatiques en Afrique ?

Plusieurs réponses sont initiées à différentes échelles : régionale, nationale, locale. Parmi les réponses régionales, on peut citer celle initiée par le UN Office for West Africa and the Sahel, dont le mandat a été étendu en 2020 par le Conseil de sécurité pour y inclure les implications des changements climatiques et assister les gouvernements dans la région dans l’évaluation des risques et des stratégies de gestion de ces risques. Dans le spectre des réponses aux changements climatiques, on note aussi le développement accru des systèmes d’alertes précoces, qui visent à prévoir et parfois prévenir les crises alimentaires, les sécheresses, les événements climatiques extrêmes ou l’infestation d’espèces, aux niveaux national et régional. En outre, certains gouvernements mettent en place des politiques d’adaptation de l’agriculture : que cela soit agissant sur l’irrigation, ou encore les types de cultures.

Au-delà des réponses politiques, la compréhension des risques sécuritaires liés aux changements climatiques requiert des analyses localisées et souvent mises à jour compte tenu des évolutions de la science climatique. Ce faisant, les initiatives de recherche en la matière sont importantes pour mieux guider la prise de décision. Ici, on peut citer les travaux initiés dans le cadre de l’Observatoire géopolitique des enjeux des changements climatiques en termes de sécurité et de défense, qui a été lancé en novembre 2016 par l’IRIS pour le compte de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS, ministère des Armées). Cet Observatoire a réuni plusieurs chercheurs interdisciplinaires et a permis la production de plusieurs travaux de recherches, dont des rapports d’études sur différentes régions du continent africain qui permettent de mieux comprendre l’interaction entre changements climatiques et dynamiques locales spécifiques dans l’émergence ou le renforcement de risques sécuritaires.

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